Mots-clefs

, , ,

Bonjour,

Ce soir, je remets à jour un ancien post de ce blog. Il s’agit du début du premier chapitre de mon roman. Après maintes relectures et corrections, cette version me semble bien meilleure.

N’oubliez pas que vous pouvez retrouver toute mon actualité sur ma page facebook (à retrouver ici : https://www.facebook.com/aloisia.nidhead/).

J’attends vos remarques (constructives si possible ^^).

Bonne lecture.

Aloïsia


CHAPITRE 1 : Souvenirs

« Il ne faut pas toujours tourner la page, parfois il faut la déchirer. » Achille Chavée

Février 2004

Je jetai mon petit haut noir préféré sur la pile de vêtements qui recouvrait mon lit.

— Non, cela ne va pas ensemble ! dis-je. Je ne sais pas quoi mettre ce soir ! A moins que… Donne-moi ton avis Chris !

Je me retournai en brandissant mon dernier achat – un top rouge à paillettes ultra provocant – vers mon amie Christelle qui était en train d’enfiler une robe que je ne lui connaissais pas encore. Elle leva la tête vers moi et acquiesça sans conviction :

— Ce n’est pas mal. Un peu trop décolleté, non ?

Je lui répondis que nous sortions en discothèque, nous n’avions pas décidé de rentrer au couvent ce soir-là. Ma remarque fit apparaître un sourire sur son joli visage encadré par de longues boucles blondes. Christelle était de ces filles qui n’ont nul besoin d’effort pour être jolie. Avec son mètre soixante-dix, son corps gracile divinement proportionné, elle faisait se retourner les hommes sur son passage. Moi, en revanche mon unique atout était ma poitrine avantageuse que je n’avais de cesse de mettre en valeur. Je me trouvais petite, voire tassée avec mes épaules de déménageur et mes mollets de rugbywoman. Je n’avais jamais vraiment fait attention à ma ligne, si bien que quelques bourrelets s’étaient installés çà et là. Je n’étais pas non plus fan de sport aussi mon unique défouloir tant sur le plan physique que mental résidait dans mes soirées passées sur le dancefloor. Ce soir-là ne manquerait pas à la règle, j’allais embarquer mon amie pour de longues heures à nous déhancher au rythme de la musique. J’en avais besoin et Chris également. Depuis quelques jours, je la trouvais rembrunie, je soupçonnais que sa récente séparation lui causait de la peine, bien qu’elle n’en ait dit un mot. Mon amie sortait de deux années de relations houleuses avec un homme que je n’avais jamais apprécié. Lui non plus d’ailleurs ne me portait pas dans son cœur, si bien qu’il eut vite fait de faire couper les ponts entre Chris et moi, prétextant qu’ils pourraient vivre leur amour comme bon leur semblerait. Mon amie était éperdument amoureuse, aussi elle avait accepté ses conditions sans sourciller. Malgré l’amertume que ce souvenir m’avait laissée, je n’avais eu aucun mal à accepter son retour dans ma vie, lorsqu’un mois plus tôt Christelle m’avait téléphoné pour m’annoncer la rupture. C’était elle qui avait décidé de le quitter, elle avait compris que derrière ses airs enjôleurs se cachaient un dangereux manipulateur. Il l’avait éloignée de tous ses amis afin de pouvoir exercer sa domination, et une fois qu’il n’eut plus aucun avantage à tirer de cette relation, il s’était mis en quête de nouvelles conquêtes. Christelle m’avait raconté comment elle l’avait surpris un soir alors qu’elle rentrait plus tôt du travail, au lit avec une de ses maîtresses. Elle n’avait eu que des doutes jusque-là, mais cette fois la preuve était devant ses yeux, s’en était trop ! Elle l’avait quitté sur le champ, prit quelques affaires et était depuis retournée vivre chez ses parents.

Depuis sa réapparition, je m’attachai à la distraire du mieux que je le pouvais. Ce soir-là, nous avions dîné ensemble dans la petite maison que je louais en ville. J’y avais emménagé en novembre 2003, je venais d’avoir vingt-trois ans, j’avais également décroché mon premier emploi stable, aussi j’avais eu la ferme intention de prendre mon indépendance. J’avais quitté la région où j’avais grandi afin de me rapprocher de mon lieu de travail. Ma petite maison ne payait pas de mine avec ses quarante-cinq mètres carrés construits sur un étage, coincée entre deux énormes bâtisses à l’entrée de la ville. Sa façade recouverte d’un enduit blanc cassé et agrémentée d’un sous-bassement en briquettes rouge, son unique fenêtre et sa double porte d’entrée vitrée au-dessus de laquelle était fixé un volet roulant fatigué dont on devinait qu’à une époque il avait dû être d’un blanc éclatant, étaient les seuls éléments que l’on pouvait apercevoir de la rue. À l’intérieur, cette même double porte était surmontée d’un voilage bordeaux orné de broderies mordorées sur lequel la base en pointe était rehaussée d’un pompon qui commençait à s’effilocher à cause des nombreux lavages, mais dont l’ensemble apportait une touche de charme à la pièce principale. Le rez-de-chaussée était composé d’un salon avec un coin cuisine, délimité par une marche dans laquelle je butais sans cesse les premiers jours de mon installation. Contre le mur du fond, un poêle à gaz vieillissant résistait malgré tout, réchauffant de son unique flamme bleue l’ensemble du logement. Le centre de la pièce était quant à lui occupé par l’un des rares achats que j’avais effectué, un canapé trois places de couleur aubergine dont la découpe du dossier laissait penser au dessin d’une lèvre. La plupart des meubles m’avaient été donné par des amis ou la famille, faisant se confondre ma maison avec l’antichambre d’un brocanteur. Sur une étagère au-dessus du poêle l’on pouvait voir un alignement de petites statuettes égyptiennes. Faisant face au canapé, un buffet en mélaminé abritait aussi bien la vaisselle que divers bibelots ramenés de vacances ainsi que ma collection de livres sur l’Égypte ancienne, thème que j’affectionnais particulièrement. Entre les deux éléments, une vieille chaise faisait office de table basse. Sur le mur un cadre était accroché, lequel ayant perdu son verre protecteur laissait les différents nœuds marins qui le composaient se recouvrir de poussière. Au-dessous de ce dernier, la télévision posée sur son meuble fonctionnait en permanence dès lors que j’étais chez moi, envahissant d’un fond sonore mon nouveau logement, celui dans lequel j’aurai dû débuter une vie à deux, une vie de couple avec celui qui à l’époque devait être l’homme de ma vie. Toutefois l’histoire avait pris une autre tournure lorsque j’appris sa trahison.

* * *

Nous avions décidé cet été-là que nous nous installerions ensemble. La décision fut vite prise, nous nous fréquentions depuis quatre ans avec Marc, il semblait normal de franchir ce cap, comme le faisaient tous les jeunes couples de notre âge. Aussi malgré le désaccord de ma famille, je m’étais mise en quête d’un appartement, prétextant que cela me rapprocherait du travail. Début octobre je trouvais cet endroit qui devait devenir notre chez nous, je le fis visiter à Marc mais mon enthousiasme fut de courte durée. Je sentais bien pendant la visite qu’il était hésitant, quelque chose m’intriguait cependant je me laissais convaincre qu’il avait peur de franchir ce pas. Je le rassurais – et me rassurais par la même occasion – en lui expliquant que beaucoup de couples passaient par une phase d’appréhension au moment de s’installer ensemble. Plus tard, alors que je préparais mes cartons en vue de mon emménagement, je reçus un appel d’une amie qui me félicita pour la grande nouvelle.

— Hé, salut Estelle, comment vas-tu ? J’ai appris la bonne nouvelle ! Alors ! C’est pour quand ?

— Coucou miss ! Merci ! lui répondis-je. Et bien ça va, un peu excitée mais aussi fatiguée avec tous les préparatifs. C’est pour Novembre. Et toi…

— Novembre ! Euh attend on parle bien de la même chose là ? me coupa-t-elle.

— Bah oui on emménage avec Marc le week-end de la Toussaint, pourquoi ?

Je sentis au ton de sa voix que quelque chose n’allait pas.

— Bah je te parle du bébé, on m’a dit que tu étais enceinte.

Me sentant défaillir, je m’asseyais sur mon lit, la pièce semblait soudain danser devant mes yeux.

— De quoi tu parles ? On a dû confondre, je ne suis pas enceinte, répliquai-je, devinant malgré moi le tour que prenait la situation.

— Bah écoute, je suis vraiment désolée, renchérit mon amie la voix tremblante, mais j’ai déjeuné avec une amie, tu te souviens de Karen ? Et bien figure-toi que sa cousine est enceinte.

— Je ne vois pas le rapport, répliquai-je impatiente.

— Le week-end dernier, continua-t-elle, elle a fêté son anniversaire en famille et avec quelques amis, et parmi eux Marc était là.

— Oui oui, je sais, je n’ai pas voulu y aller pour avancer mes cartons, répondis-je d’une voix de plus en plus chevrotante.

— C’est ce que Karen m’a expliqué ce midi, elle m’a aussi raconté que l’alcool aidant, les langues se sont déliées, surtout celle de Marc, renchérit-elle.

— Bon dis-moi ce qu’il en est, arrête de tourner autour du pot ! m’écriai-je.

— Ok. Je… je suis désolée Estelle, mais Marc a annoncé à l’assistance qu’il allait être papa.

— Quoi ?!

Je n’en croyais pas mes oreilles, comment cela pouvait-il être vrai alors que nous nous apprêtions à nous mettre en ménage. J’essayais de réfléchir, mille pensées me revenaient à l’esprit, son hésitation pendant la visite, ses récentes sautes d’humeur que je mettais à chaque fois sur le coup de l’appréhension. Il fallait que j’en aie le cœur net.

— Je te rappelle ! Ce furent les seuls mots que j’adressais à mon amie avant de raccrocher.

Tremblante, je composais le numéro de téléphone de Marc. Je faisais les cent pas dans ma chambre, les émotions se succédaient à une vitesse affolante, tantôt la stupeur, tantôt la colère. Lorsque Marc décrocha, mes premiers mots furent :

— Tu aurais pu me dire que tu allais être papa !

Un silence, qui me parut durer une éternité, s’ensuivit.

— Tu m’as entendu ? rétorquai-je.

— Comment tu l’as su ? me répondit-il d’une voix feutrée. Il ne chercha pas à nier, le ton que j’avais employé avait suffi à lui faire comprendre l’évidence de la situation.

— On me l’a dit, répliquai-je cinglante, comment as-tu pu me faire ça ! Depuis combien de temps ça dure ? Aveuglée par la colère, je ne me rendais même pas compte que mes larmes coulaient tout en le questionnant.

— Qui te l’a dit ? me répondit-il calmement, éludant les autres questions.

— Aurore ! Si tu ne t’étais pas vanté de tes exploits devant Karen, peut-être que je ne l’aurais jamais su ! Tu comptais me le dire un jour ou bien tu allais vivre dans le mensonge toute ta vie ?

— J’allais te le dire, me répondit-il avec un aplomb déconcertant. Mais tu t’es emballée avec cette histoire de maison, je n’ai pas su quoi faire.

— Ah ! Mais tu as su quoi faire par contre lorsqu’il s’agissait d’aller en baiser une autre, hurlai-je au téléphone. Je te déteste ! Pas la peine de préparer le moindre carton, du coup ça t’arrange hein ? A moins que tu n’ailles emménager directement chez elle ! Après tout je m’en fiche ! Tu sors de ma vie dès maintenant, je ne veux plus entendre parler de toi, plus jamais !

Je lui raccrochai au nez et m’effondrai totalement, le sol se serait ouvert sous mes pieds qu’il n’en aurait pas été autrement. Pour la première fois de ma vie, mon petit monde s’effondrait. A travers mes larmes, je regardais le chantier que j’avais laissé sur et autour de mon lit. Qu’allais-je faire maintenant que le bail était signé, que la moitié de mes effets personnels gisaient dans les cartons empilés à travers ma chambre d’enfant ? Il fallait malgré la douleur qui me terrassait que je prenne rapidement une décision, annuler mon contrat de location et broyer du noir en continuant de vivre chez mes parents ou bien aller de l’avant et me reconstruire petit à petit. Le goût de l’indépendance l’avait emporté.

Désormais, cela faisait quatre mois que je vivais seule. J’avais été bien occupée depuis mon arrivée en ville. La semaine, je cumulais les heures supplémentaires au bureau. Mon poste d’assistante de direction me plaisait c’était un fait, toutefois je devais avouer que le manque de sommeil et de concentration me prenait beaucoup plus de temps dans le traitement des affaires courantes.  Il est vrai que je passais une partie de mes soirées ainsi que mes week-ends à soigner ma vie sociale ; j’acceptais toutes les invitations à dîner ou de sorties qui m’étaient proposées, invitations que j’aurais rendues avec beaucoup de plaisir si mon compte en banque n’avait pas été désespérément vide. Dernièrement je ne me nourrissais que de jambon sous vide et de pâtes, quand je ne sautais pas tout bonnement un repas, comportement qui aurait pu me permettre de perdre du poids s’il n’avait pas été rapidement compensé par un grignotage compulsif dès lors que j’avais quelques heures à tuer. Au bout de quelques semaines, je n’étais plus devenue que l’ombre de moi-même. La fatigue due au manque de sommeil causé par mes trop nombreuses sorties nocturnes se faisait sentir. Mes yeux se creusaient sous l’effet des cernes, laissant apparaître un sillon bleuté du coin interne de l’œil jusqu’à l’extrémité de la paupière inférieure. Au travail, les effets se ressentaient également. Il m’était devenu de plus en plus difficile de me concentrer. Alors que je traitais habituellement une vingtaine de dossiers par jour, la cadence avait quasiment chuté de moitié. Ma hiérarchie s’en rendit bientôt compte.

— Pas bien épaisse la pochette aujourd’hui, me fit remarquer mon chef de service alors que je déposai une pile de courriers à signer sur son bureau.

— Ah vous trouvez ? répondis-je innocemment.

— Il me semble bien que dernièrement vous vous relâchez, ajouta-t-il. Vous avez fourni du bon travail jusque-là, ne laissez pas les soucis empiéter sur votre vie professionnelle.

— Pardon ?

J’écarquillai les yeux, stupéfaite que mon chef de service semble au courant de mes récents problèmes.

— Tout se sait dans le coin, renchérit-il, sous le ton de la connivence. Ne soyez pas surprise, les gens parlent dans les couloirs, cela m’est forcément remonté aux oreilles. Et si je peux me permettre, vous avez une tête à faire peur ces derniers temps.

— Je… je suis désolée, balbutiai-je. Je vais me reprendre, vous pouvez me faire confiance ajoutai-je, les yeux brillants des larmes que j’essayais de retenir.

— Un dernier conseil, ajouta mon chef de service en me rendant les courriers signés, prenez du recul, essayez de vous reposer un peu. Je peux tolérer cette petite faiblesse, mais il ne faudrait pas que cela devienne une habitude.

— Bien Monsieur, merci, conclus-je en sortant précipitamment de son bureau.

A travers la paroi vitrée, j’avais aperçu un groupe de secrétaires qui m’observaient. Voilà que certaines d’entre elles débattaient de ma vie. Je ne leur ferais pas le plaisir de m’effondrer devant elles. Je relevais fièrement la tête et marchais en direction de mon bureau. Je ne pouvais donc faire confiance à personne, ni dans ma vie privée, ni dans ma sphère professionnelle. Je n’avais pourtant parlé de ma rupture qu’à quelques personnes, sans vraiment entrer dans les détails. Qu’avaient-elles bien pu raconter sur moi ? Toutes ces questions m’étourdissaient au point que je ressente le besoin urgent de me reposer.

Après être passée au supermarché, je tirais derrière moi le vieux rideau en pvc qui me protégeait du regard des passants sur le trottoir, bien qu’ils ne fussent pas nombreux en cette soirée de décembre. Il pleuvait sans discontinuer depuis trois jours, d’une petite bruine qui vous glace jusqu’au sang et vous rend mélancolique. Les commentaires de mon chef de service et les rumeurs qui circulaient sur mon compte avaient fini par avoir raison de mon moral. Je m’affalais sur le canapé, un pochon de bonbons chocolatés recouvrant une cacahuète en leur centre, dans une main, la télécommande de la télévision dans l’autre. Au journal télévisé, on ne parlait que de Noël qui approchait, sur les autres chaînes les publicités faisaient l’éloge des nouveaux jouets ultra fashion pour les enfants. Je me sentais vraiment seule ce soir-là et je n’avais aucune envie de sortir ni de voir qui que ce soit. J’observais le minuscule sapin de Noël en plastique que j’avais emprunté à mes grands-parents. Il me semblait bien ridicule sans ses décorations, ses branches étaient encore tordues, déformées par le carton qui l’avait abrité durant l’année écoulée. L’une d’entre elles retint mon attention, elle semblait prendre vie. Ce n’était que mon imagination, toutefois mon regard restait désespérément fixé sur son extrémité dont les aiguilles étaient aplaties, formant une main tendue vers moi comme si elle cherchait à m’extraire de cette vie que je n’aimais pas. Puis mon regard glissa au pied du sapin et mon cœur se fendit, il n’y aurait personne cette année avec qui partager l’enthousiasme du matin de Noël au moment de l’ouverture des paquets cadeaux. Dans mon extrême solitude, j’avais poussé le vice jusqu’à m’acheter quelques présents, les emballer et les déposer au pied de ce sapin encore dénudé. Étouffant un nouveau sanglot, je décidai qu’il était vraiment temps que je me reprenne en mains.

* * *

 

Publicités