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Cela faisait sept mois et trois jours qu’Éric était entré dans ma vie. En cet instant il me manquait terriblement. Il était partit en formation sur Paris car, suite à son récent licenciement, il avait souhaité se reconvertir professionnellement. Il avait donc entrepris de s’orienter dans les métiers de l’électricité. Mais reprenons depuis le début, à presque trente ans, je travaillais comme chargée d’opérations PAO packaging, terme barbare pour expliquer que je faisais du graphisme et que je m’occupais des déclinaisons packaging pour une entreprise de plomberie sanitaire. Je m’étais mariée en 2008 avec Paul, au terme de quatre années de vie commune et presque dix-huit mois après la naissance de notre fils Elliott. Tout allait bien jusque-là, ou du moins je m’efforçais de le penser.

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Ma vie a basculé en mai 2010, lorsque la délégation unique du personnel, accompagnée des représentants locaux de la CGT, nous avait réuni un après-midi à 16h45 dans la cour de l’usine. Nous étions en redressement judiciaire suite à diverses erreurs de gestion, et nous attendions de connaître l’issue de cette situation. Nous nous étions fait à l’idée que des licenciements seraient inévitables, cependant nous n’avions jamais imaginé que la délégation unique du personnel nous annoncerait cent seize licenciements sur les cent quarante-quatre salariés que comptait le site. Aussi, nous avons majoritairement décidé de faire grève dès le lendemain matin. Dès lors, tout s’était rapidement enchainé : les tensions entre salariés s’étaient évanouies comme par enchantement, nous étions tous solidaires. Certains avaient occupés leurs premières journées de grève en préparant des crêpes, gaufres et toutes sortes de plats pour le bonheur des papilles des collègues. Les autres étaient allés chercher du bois, couper des palettes pour nous réchauffer et avaient monté des tours de garde la nuit afin que le site soit constamment occupé. Quelques-uns, comme moi, naviguaient d’un groupe à l’autre en essayant de tuer le temps et de trouver quelque chose à faire pour se rendre utile car, mis à part la rédaction d’un article destiné à la presse locale, ma contribution à la solidarité ambiante fut bien maigre.

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Un jour, trois de mes collègues et moi-même avions décidées de nous asseoir dehors pour discuter. Il y avait quelques places libres près du feu. Je m’installai près d’Éric, un jeune homme que je croisais de temps à autre lorsque je descendais vérifier les stocks dans l’atelier mais à qui je n’avais jamais adressé la parole. Il était occupé à lire le journal et ne prêtait aucune attention à ce qu’il se passait autour de lui. Je doutais même qu’il nous ait remarquées. Un article du journal ayant attiré mon attention, je commençais à lire par-dessus son bras, ce fut notre premier contact. Plus tard dans l’après-midi, je le retrouvai sous le chapiteau qui avait été installé dans la cour pour nous permettre de nous abriter par mauvais temps, tout en nous servant un café, nous entamâmes la conversation. C’est fou comme l’on peut croiser une personne dans le cadre professionnel et ne jamais trouver le temps de lui adresser la parole. Certes je l’avais toujours trouvé séduisant, mais j’étais en couple et n’avais jamais pensé l’aborder.

Je fus agréablement surprise par le bref échange que nous avions eu ce jour-là. Depuis une semaine et demi que nous avions cessé le travail, je bouillais intérieurement, stressée par l’éventualité de la perte de mon travail et blessée par le fait que mon mari ne me soutenait pas davantage. Je trouvai donc dans l’attitude d’Éric le calme et la douceur dont j’avais besoin pour surmonter cette épreuve. Quand quelques jours plus tard, la reprise du travail fut votée, je perdis de vue mon nouvel ami. J’appris par quelques collègues qu’il était en congés. Cela ne m’empêcha pas de penser quelquefois à lui et d’en venir à souhaiter faire plus ample connaissance. Paul, quant à lui, me reprochait le fait que la majorité de mes collègues avaient voté la reprise du travail, que nous avions perdu quinze jours de salaire pour rien. J’étais atterrée par sa réaction, comme si je pouvais continuer le mouvement… seule contre tous.

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Le lundi suivant, alors que je traversais l’usine pour revenir à mon bureau, je croisai Éric dans une allée. Mon cœur eu un sursaut. Nous échangeâmes quelques banalités et je reprenais mon poste, troublée. Je m’efforçais de me raisonner : il ne s’était rien passé de particulier pendant la grève, et ce matin-là il n’avait fait que me dire bonjour. Quelle idiote je faisais de rougir pour si peu. Par ailleurs, l’idée même qu’il aurait pu y avoir plus aurait dû me faire fuir à grandes enjambées. J’étais mariée, voyons ! Mais ce ne fut pas le cas. Plus j’essayais de me raisonner, plus j’y pensais et plus j’avais envie de percer le mystère. Aussi, un soir j’en parlais à mon amie et collègue Maud, elle qui le connaissait à l’extérieur de l’entreprise pourrait m’en apprendre plus sur lui. J’espérais qu’elle me dise qu’il était en couple et heureux en ménage, avec des enfants, cela aurait apaisé mon esprit. Ce fut l’effet inverse. J’appris qu’il était célibataire, qu’il vivait encore chez ses parents et que c’était un éternel romantique qui attendait après la femme de sa vie. Côté caractère, Maud me décrivit quelqu’un de calme, attentionné, sérieux et timide. Comment résister à ce portrait lorsqu’on vivait avec un macho caractériel qui nous délaissait de plus en plus ! Malgré tout, je décidai d’oublier Éric, il s’agissait sans doute d’un coup de cœur passager, cela passerait avec le temps. Quant à mes allées et venue dans l’atelier, je reléguais les tâches qui les nécessitaient sous une pile de dossiers et me consacrais à d’autres travaux.

La période des congés d’été arriva, et du même coup les remplacements de poste en interne. Alors que je pensais que ma raison l’avait emportée, un matin de juillet, je le vis franchir la porte de mon bureau. Je m’empourprai tout à coup lorsque je compris que c’était lui qui allait assurer le remplacement à l’expédition, zone de l’usine qui se situait juste de l’autre côté de ma porte de bureau, et donc que j’allais être amenée à le croiser pendant les deux semaines à venir. Le soir venu, je parlai de mon trouble à Maud, qui devint peu à peu ma confidente sur le sujet. Ma vie personnelle était déjà suffisamment compliquée entre les sautes d’humeur de mon époux et les difficultés financières liées à sa période de chômage et à ma récente perte de salaire. J’avais besoin d’un soutien extérieur qui me permettrait d’y voir plus clair au milieu tous ces sentiments confus. Néanmoins, plus je discutais avec Maud, plus mon trouble grandissait, comme si par ses propos si élogieux envers cet homme que je ne connaissais pas, elle me poussait inconsciemment à vouloir en découvrir davantage. Après une réunion de communication interne au cours de laquelle je dû prendre la parole, Maud me confia qu’Éric ne m’avait pas lâché du regard. J’en fus ravie et aussitôt gênée de ressentir cette attirance pour lui.

Les jours qui suivirent furent l’objet d’une anxiété grandissante comme nous nous approchions de la date butoir qui annoncerait le rachat de la société ou au contraire sa liquidation. Afin de pallier au stress ambiant, je pris l’habitude de revenir plus tôt au bureau après ma pause déjeuner, dans le seul but d’aller discuter quelques instants avec lui. Malgré la tension autour de nous, il semblait toujours calme et serein, et cela me faisait un bien fou. Cédant à la tentation de percer le « mystère Éric », je me proposai mentalement d’essayer de garder le contact, quoiqu’il puisse arriver sur le plan professionnel. Puisque sa présence me permettait de gagner en sérénité, je ne voyais pas d’inconvénient à devenir son amie. Quelques jours plus tard, je sautai le pas et décidai de lui remettre mon numéro de téléphone. Ainsi, un vendredi de la fin du mois de juillet, comme je ne travaillais pas à mon poste habituel mais dans l’atelier, je demandai à Maud de lui dire de passer me voir avant de partir. Je ne me doutais pas qu’il viendrait me trouver sur le champ, et ce fut toute gênée que je lui tendis le post-it où était inscrit mon numéro de portable ainsi que mon adresse email. Je pensais alors qu’il allait se moquer de moi, mais telle fut ma surprise lorsqu’il le mit dans sa poche en me remerciant. Il eut le tact de ne pas l’ouvrir devant les quelques personnes présentes. Je continuais donc mon travail comme si de rien n’était. Ce midi-là, alors que retentissait la sonnerie indiquant la fin du travail et par la même occasion le début du week-end, Éric vint à ma rencontre et me tendit avec un large sourire un morceau de papier sur lequel était inscrit son numéro de téléphone.

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J’étais heureuse de voir que lui aussi souhaitait garder le contact. J’allais aussitôt retrouver Maud et lui racontait la scène. Elle me dit de sauter sur l’occasion et de lui envoyer un sms pour instaurer le dialogue. Je lui répondis que je n’oserai jamais, de peur qu’il se méprenne sur mes motivations. Comme je ne travaillais pas cet après-midi-là, j’essayai de m’occuper des tâches ménagères cependant mon esprit ne me laissait pas en paix. Je repensais sans cesse à ce que m’avait conseillé Maud. N’y tenant plus, j’envoyai un sms à Éric : « Salut, ça te dirait d’aller boire un verre un de ces quatre, histoire de faire plus ample connaissance ? ».  Je savais malgré tout que je n’aurais pas de réponse ou bien qu’il se moquerait de moi, comme l’avaient bien souvent fait les hommes vers lesquels je m’étais tournée dans le passé. Mon téléphone sonna peu de temps plus tard, je lus le message « C’est une très bonne idée ». On se donna rendez-vous l’après-midi même à 15h. Je m’extasiais comme une adolescente qui venait de décrocher son premier rendez-vous. Aussitôt je fonçais dans la chambre afin de trouver une tenue adéquate. J’optai pour une robe légère en coton gris assorti d’un legging pour cacher mes rondeurs. Je me remaquillais en me demandant si le courant allait passer et si je trouverai un sujet de conversation intéressant.

Arrivée en avance au rendez-vous, j’en profitai pour tirer de l’argent au distributeur et acheter des cigarettes. Anxieuse, je me demandais de plus en plus si c’était une bonne idée. Je n’avais jamais parlé à mon époux de cette amitié naissante, de peur qu’il m’exhorte de cesser immédiatement tout contact. Je ne cherchais pourtant pas à avoir une relation extra conjugale, j’étais fidèle en amour et tenais à respecter les engagements pris lors de notre mariage. C’est vrai que notre couple allait mal ces derniers temps, depuis que Paul avait perdu son dernier emploi notamment. Il était régulièrement taciturne, ne supportant pas que les autres réussissent autour de lui alors que lui-même ne parvenait pas à garder un emploi stable. Je savais pertinemment que cette situation était liée à son caractère. Il était très doué dans son travail, dans mains en or selon l’expression, malheureusement il avait un caractère de cochon, n’acceptant les remarques de sa hiérarchie que si cette dernière était capable de lui prouver sur le terrain la possibilité de telle ou telle action. Il voulait systématiquement leur prouver – parce que lui était sur le terrain – que leurs directives n’étaient pas réalistes et que de ce fait son idée (et uniquement la sienne) était réalisable. Ce type de comportement était parfois toléré cependant  cela n’empêchait pas à Paul de toujours chercher l’affrontement avec ses chefs, ce qui finissait toujours par un licenciement. Après quelques mois difficiles, et à force de recherches sur Internet, j’avais pu dénicher un nouvel emploi à mon époux. Il s’agissait d’un poste de chef d’atelier cette fois-ci, aussi j’espérais que le fait de monter en grade et d’avoir du personnel sous sa responsabilité lui permettrait de prendre du recul sur son comportement professionnel et personnel. Une nouvelle chance lui était accordée.

à suivre

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