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Cela faisait quatre mois que je vivais seule. J’avais été bien occupée depuis mon arrivée à Friville Escarbotin. La semaine, je cumulais les heures supplémentaires au bureau. Mon poste d’assistante de direction me plaisait c’est un fait, toutefois je devais avouer que le manque de sommeil et de concentration me prenais beaucoup plus de temps dans le traitement des affaires courantes.  Il est vrai que je passais une partie de mes soirées ainsi que mes week-ends à soigner ma vie sociale ; j’acceptais toutes les invitations à dîner ou de sorties qui m’étaient proposées, invitations que j’aurais rendues avec beaucoup de plaisir si mon compte en banque n’avait pas été désespérément vide. Dernièrement je ne me nourrissais que de jambon sous vide et de pâtes, quand je ne sautais pas tout bonnement un repas, comportement qui aurait pu me permettre de perdre du poids s’il n’avait pas été rapidement compensé par un grignotage compulsif dès lors que j’avais quelques heures à tuer. Au bout de quelques semaines, je n’étais plus devenue que l’ombre de moi-même. La fatigue due au manque de sommeil de mes sorties nocturnes se faisait sentir. Mes yeux se creusaient sous l’effet des cernes, laissant apparaître un sillon bleuté du coin interne de l’oeil jusqu’à l’extrémité de la paupière inférieure. Au travail, les effets se ressentaient également. Il m’était devenu de plus en plus difficile de me concentrer. Alors que je traitais habituellement une vingtaine de dossiers par jour, la cadence avait quasiment chuté de moitié. Ma hiérarchie s’en rendit bientôt compte.

— Pas bien épaisse la pochette aujourd’hui, me fit remarquer mon chef de service alors que je déposai une pile de courriers à signer sur mon bureau.

— Ah vous trouvez ? répondis-je innocemment.

— Il me semble bien que dernièrement vous vous relâchez, ajouta-t-il. Vous avez fourni du bon travail jusque là, ne laissez pas les soucis empiétez sur votre vie professionnelle.

— Pardon ?

J’écarquillai les yeux, stupéfaite que mon chef de service soit au courant de mes récents problèmes.

— Tout se sait dans le coin, renchérit-il. Ne soyez pas surprise, les gens parlent dans les couloirs, cela m’est forcément remonté aux oreilles. Et si je peux me permettre, vous avez une tête à faire peur ces derniers temps.

— Je… je suis désolée, balbutiai-je. Je vais me reprendre, vous pouvez me faire confiance ajoutai-je, les yeux brillants de larmes que j’essayais de retenir.

— Un dernier conseil, ajouta mon chef de service en me rendant les courriers signés, prenez du recul, essayez de vous reposer un peu. Je peux tolérer cette petite faiblesse, mais il ne faudrait pas que ça devienne une habitude.

— Bien Monsieur, merci, conclus-je en sortant précipitamment de son bureau.

A travers la paroi vitrée, je voyais les collègues qui m’observaient. Voilà que certains d’entre eux débattaient de ma vie. Je ne leur feraient pas le plaisir de m’effondrer devant eux. Je relevais donc la tête et marchai en direction de mon bureau. Je ne pouvais donc faire confiance à personne, ni dans ma vie privée ni dans ma sphère professionnelle. Je n’avais pourtant parlé de ma rupture qu’à quelques personnes, sans vraiment entrer dans les détails. Qu’avaient-ils bien pu raconter sur moi ?

Après être passée au supermarché, je tirais derrière moi le vieux rideau en pvc qui me protégeait du regard des passants sur le trottoir, bien qu’ils ne fussent pas nombreux en cette soirée de décembre. Il pleuvait sans discontinuer depuis trois jours, d’une petite bruine qui vous glace jusqu’au sang et vous rend mélancolique. Les commentaires de mon chef de service et les rumeurs qui circulaient sur mon compte avaient fini par avoir raison de mon moral. Je m’affalais sur le canapé, un pochon de M&M’s dans une main, la télécommande de la télévision dans l’autre. Au journal télévisé on ne parlait que de Noël qui approchait, sur les autres chaînes les publicités faisaient l’apologie des nouveaux jouets ultra fashion pour les enfants. Je me sentais vraiment seule ce soir-là et je n’avais aucune envie de sortir ni de voir qui que ce soit. J’observais le minuscule sapin de Noël en plastique que j’avais emprunté à mes grands-parents. Il me semblait bien ridicule sans ses décorations, ses branches étaient encore tordues, déformées par le carton qui l’avait abrité durant l’année écoulée. L’une d’entre elles retint mon attention, elle semblait prendre vie. Ce n’était que mon imagination, toutefois mon regard restait désespérément fixé sur son extrémité dont les aiguilles étaient aplaties, formant une main tendue vers moi comme si elle cherchait à m’extraire de cette vie que je n’aimais pas. Puis mon regard glissa au pied du sapin et mon coeur se fendit, il n’y aurait personne cette année avec qui partager l’enthousiasme du matin de Noël au moment de l’ouverture des paquets cadeaux. Dans mon extrême solitude, j’avais poussé le vice jusqu’à m’acheter quelques présents, les emballer et les déposer au pied de ce sapin encore dénudé. Étouffant un nouveau sanglot, je décidai qu’il était vraiment temps que je me reprenne en mains.

* * *

Ainsi deux mois plus tard, mes sorties nocturnes se faisaient plus rares en semaine, mais le week-end je ne pouvais m’empêcher d’écumer les boîtes de nuit de la région. Le fait de me trémousser sur les pistes me servait d’exutoire. De plus mon petit appétit du moment allié à l’exercice physique engendré par des heures de danse m’avait permis d’affiner quelque peu ma silhouette, la rendant de nouveau agréable à regarder. De temps à autre, au cours d’une soirée je me faisais aborder par des types en tout genre. Il y avait l’adolescent boutonneux qui espérait « pécho » pour la première fois, le petit-ami éconduit au cours de la nuit qui, après avoir noyé son chagrin dans une bouteille de ces boissons à la mode, tentait de prouver à son ex-copine qu’il pouvait la remplacer sur le champ, ou encore le vieux beau qui cherchait à tester la toute puissance de son sex-appeal ou de ce qu’il en restait. Je les trouvais agaçant à me coller comme cela et les repoussais ouvertement. Par ailleurs, puisque je sortais rarement seule, il nous arrivait parfois mes amies et moi de nous faire passer pour un couple lesbien, ce qui en avait dissuadé plus d’un. Je trouvais tout ceci divertissant et en même temps le fait d’être abordée, certes en boîte de nuit, tout en flattant mon ego représentait les prémisses d’une reprise de confiance en soi.

Depuis l’étage de ma petite maison, nous nous préparions à sortir avec mon amie Chris. Dans cet endroit, une pièce unique revêtue d’un parquet qui sans nul doute devait être aussi ancien que le reste de ma demeure tant les lames de parquet grinçaient sous chacun de mes pas, j’avais entreposé sans aucun problème les meubles de ma chambre et mon bureau. Tout en finissant de sélectionner nos tenues, nous entendions les informations et je croisais les doigts pour que l’alerte météo ait été suspendue. En effet, la présentatrice avait annoncé un épisode neigeux sur la région plus tôt dans la journée mais comme le ciel était resté sombre sans laisser apparaître le moindre flocon, nous avions tout de même décidé d’aller danser. Après tout la discothèque ne se situait qu’à dix kilomètres de la maison, le trajet serait vite fait. En descendant l’étroit escalier de meunier, j’attrapai ma veste en cuir. Sa coupe cintrée me mettait en valeur et son col en fausse fourrure saurait me réchauffer par cette froide nuit.

(à suivre)

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